Citation de Michel Foucault sur Travail, Nature et Éducation

La prison ne peut pas manquer de fabriquer des délinquants. Elle en fabrique par le type d'existence qu'elle fait mener aux détenus : qu'on les isole dans les cellules, ou qu'on leur impose un travail inutile, pour lequel ils ne trouveront pas d'emploi, c'est de toute façon ne pas « songer à l'homme en société ; c'est créer une existence contre nature inutile et dangereuse » ; on veut que la prison éduque des détenus, mais un système d'éducation qui s'adresse à l'homme peut-il raisonnablement avoir pour objet d'agir contre le voeu de la nature ? La prison fabrique aussi des délinquants en imposant aux détenus des contraintes violentes ; elle est destinée à appliquer les lois, et à en enseigner le respect ; or tout son fonctionnement se déroule sur le mode de l'abus de pouvoir.

Michel Foucault
Scientifique (1926 - 1984)

Explications

Sens de la citation

Cette citation de Michel Foucault dénonce l'institution carcérale comme étant intrinsèquement et paradoxalement productrice de la délinquance qu'elle est censée réprimer. Pour Foucault, la prison ne réhabilite pas ; elle fabrique des délinquants. Ce processus se déroule de deux manières principales :

  • Par le type d'existence qu'elle impose aux détenus (isolement, travail inutile), qui est jugé « contre nature », inutile et dangereux, et qui rompt tout lien social.
  • Par l'application de contraintes violentes et l'abus de pouvoir, ce qui contredit son objectif d'appliquer les lois et d'enseigner le respect de ces dernières. La prison fonctionne donc en violation du principe qu'elle est censée défendre.

Interprétations possibles

  • La critique de l'échec réinsertionnel : La prison isole l'individu du « voeu de la nature » de l'homme en société, le préparant ainsi mal, voire pas du tout, à un retour dans la société. L'isolement et l'inutilité du travail ne forment pas un citoyen responsable.
  • La prison comme mécanisme de pouvoir : L'institution carcérale n'est pas seulement un lieu de punition, mais un lieu où s'exerce un pouvoir disciplinaire et violent. L'abus de pouvoir interne sert de modèle aux détenus, les dédouanant moralement du respect des lois externes.
  • La dénonciation de l'hypocrisie : Foucault souligne la contradiction entre l'ambition affichée de la prison (éduquer, réhabiliter, faire respecter la loi) et sa réalité pratique (violence, abus de pouvoir, isolement).

Application dans la vie quotidienne

Bien que concernant la prison, cette pensée peut éclairer d'autres domaines où une institution cherche à « éduquer » ou à « réformer » par des moyens qui vont à l'encontre de la nature humaine ou sociale :

  • En éducation : Un système éducatif trop rigide, trop isolé de la réalité sociale, ou basé sur l'autorité et la contrainte plutôt que sur l'autonomie et l'interaction, pourrait engendrer de l'opposition et de la rébellion plutôt que l'adhésion.
  • En management : Un management autoritaire ou un travail perçu comme inutile par les employés peut entraîner une démotivation, une rupture du lien avec l'entreprise et, potentiellement, des comportements contraires aux règles internes.
  • En politique : L'idée que l'application de la loi par des moyens violents ou arbitraires mine la légitimité même de cette loi peut s'appliquer aux forces de l'ordre ou aux systèmes judiciaires.

Critiques ou limites

Plusieurs critiques peuvent être adressées à cette analyse :

  • Le fatalisme de la non-réforme : L'analyse de Foucault pourrait être jugée trop radicale et pessimiste, ne laissant aucune place à l'amélioration ou à la réforme de l'institution pénitentiaire. Des systèmes carcéraux mettant l'accent sur la réinsertion (comme dans certains pays nordiques) pourraient contredire son propos.
  • L'oubli des autres fonctions : La prison a aussi une fonction de protection de la société et d'affirmation symbolique du droit, que l'analyse de Foucault, axée sur la dénonciation de la fabrique du délinquant, tend à minimiser.
  • La nature de l'homme en question : L'idée d'une « nature » humaine en société, implicitement bonne et que la prison irait contre, est une hypothèse philosophique qui peut être débattue.

Morale ou résumé à retenir

Le message essentiel à retenir est que tout système qui cherche à éduquer, réformer ou punir par l'isolement, l'inutilité et l'abus de pouvoir est voué à l'échec et risque d'engendrer l'effet inverse de celui recherché. Pour être juste et efficace, une sanction ou une contrainte doit être en adéquation avec la nécessité de maintenir l'homme dans le tissu social et de lui faire respecter la loi par la légitimité et non par la seule force.

Analyse du vocabulaire et du style

  • Style : La citation est percutante et argumentative. Foucault utilise un style direct et tranché, basé sur la mise en évidence de contradictions (paradoxe entre « appliquer les lois » et « abus de pouvoir »).
  • Vocabulaire : Le vocabulaire est fort et critique : « fabriquer des délinquants », « contraintes violentes », « existence contre nature inutile et dangereuse », « abus de pouvoir ». Ces termes ne sont pas neutres ; ils visent à choquer et à remettre en question la fonction sociale de la prison.
  • Rhétorique : La citation utilise des questions rhétoriques (« un système d'éducation qui s'adresse à l'homme peut-il raisonnablement avoir pour objet d'agir contre le voeu de la nature ? ») pour souligner l'absurdité du système.

Lien avec d’autres pensées

Cette citation est au cœur de la pensée de Foucault, mais elle entre en résonance avec d'autres courants :

  • Criminologie critique : Elle est une source d'inspiration pour les courants qui remettent en question la justice pénale et la prison comme solutions aux problèmes sociaux.
  • Utilitarisme pénal (critique) : Foucault rejette l'idée que la prison, telle qu'elle est, est « utile » à la société ; il s'oppose à la conception utilitariste selon laquelle la punition doit servir un bien social.
  • Penseurs des Lumières : Elle fait écho aux réflexions de philosophes comme Cesare Beccaria ou Jeremy Bentham, qui ont critiqué l'arbitraire de la justice et réfléchi à des systèmes de peines plus humains et utiles (même si Foucault prendra ensuite ses distances avec le modèle du Panoptique de Bentham).

Origine de la citation

Cette idée est tirée de l'œuvre majeure de Michel Foucault, Surveiller et Punir : Naissance de la prison, publié en 1975. Ce passage résume le cœur de la thèse de l'ouvrage, qui analyse l'émergence et le rôle des techniques disciplinaires dans les sociétés modernes.

Auteur de la citation

L'auteur est Michel Foucault (1926-1984), un philosophe, historien des idées et théoricien social français. Il est l'une des figures intellectuelles majeures du XXe siècle. Son travail se concentre sur les relations entre le pouvoir et le savoir et la manière dont le pouvoir s'exerce à travers des institutions comme les asiles, les hôpitaux et les prisons.

Contexte historique ou culturel

La citation s'inscrit dans le contexte des années 1960 et 1970 en France, marqué par une forte remise en question des institutions et des formes d'autorité établies (post-Mai 68). À cette époque, Foucault s'implique activement dans le Groupe d'information sur les prisons (GIP), qui visait à donner la parole aux détenus et à dénoncer les conditions de détention. L'ouvrage est publié à un moment où la prison fait l'objet de vives critiques, non seulement pour son inhumanité, mais pour son inefficacité sociale.

Autres citations

Frédéric Beigbeder
Artiste, Critique, écrivain, Journaliste (1965 - )
John Adams
Ambassadeur, Diplomate, Homme d'état, Président, Vice-président (1735 - 1826)
Bob Marley
Artiste, Chanteur, Chanteur de reggae, Compositeur, Musicien (1945 - 1981)
Antonio Gramsci
Artiste, Auteur d'ouvrages philosophiques, Auteur d'ouvrages politiques, Communiste, écrivain, Homme politique, Philosophe (1891 - 1937)
Paul Claudel
Artiste, Dramaturge, écrivain, Poète (1868 - 1955)

Travail


Respect


Éducation


Vos citations préférées de célébrités