Sens de la citation
Cette citation de Jacques Derrida remet en question la conception traditionnelle de l'héritage comme une simple transmission passive de biens matériels ou de richesses. Pour lui, l'héritage est un processus fondamentalement actif et sélectif. Il ne s'agit pas de recevoir et de conserver sans discernement, mais d'une tâche d'affirmation et de mise en œuvre. C'est un appel à l'action pour déterminer ce qui doit être repris, réanimé et appliqué parmi les legs du passé.
Interprétations possibles
- Héritage philosophique et culturel : L'héritage n'est pas une bibliothèque à archiver, mais un ensemble de concepts, d'idées, et de valeurs que les générations futures doivent constamment relire, réinterpréter et, le cas échéant, mettre à jour ou corriger.
- Le rôle de l'« héritier illégitime » : L'idée que l'héritier illégitime peut mieux réanimer l'héritage suggère que les personnes extérieures, ou celles qui ne sont pas naturellement destinées à le recevoir, peuvent avoir un regard neuf, plus critique et plus engagé. Elles ne sont pas encombrées par le poids de la légitimité ou la peur de trahir.
- L'engagement politique : La citation lie explicitement l'héritage à l'engagement politique. La politique contemporaine ne consiste pas seulement à créer du neuf, mais à décider activement de la manière dont les principes, les promesses, et les injustices du passé seront traités et mis en pratique aujourd'hui.
Application dans la vie quotidienne
- Éducation et transmission : Pour les parents ou les éducateurs, l'héritage est l'éducation, les valeurs. Il ne suffit pas de les énoncer, il faut les vivre et aider les enfants à choisir, à trier et à appliquer ces valeurs activement dans leur propre vie.
- Carrière professionnelle : Un nouveau dirigeant dans une entreprise hérite d'une culture d'entreprise. Son rôle n'est pas de la copier, mais de choisir les pratiques et les valeurs à conserver, celles à abandonner, et celles à réinventer pour assurer la pérennité et le succès futur.
- Responsabilité citoyenne : Les citoyens héritent des luttes pour la démocratie et les droits. L'« engagement politique » se traduit par le fait de ne pas tenir ces acquis pour garantis, mais de les réaffirmer quotidiennement par le vote, la participation, et la défense des libertés.
Critiques ou limites
- Le risque de l'arbitraire : Si l'héritage est purement « sélectif », il y a un risque de rejet de pans entiers du passé pour des raisons opportunistes ou idéologiques, menant à une rupture et à l'oubli de leçons importantes.
- Complexité de la « mise en œuvre » : La déconstruction, dont Derrida est une figure majeure, excelle dans l'analyse et la sélection, mais la « mise en œuvre » active, en particulier en politique, est un processus qui nécessite des actions concrètes et souvent un compromis avec la réalité, ce qui peut être difficile à concilier avec la pensée déconstructive.
- Idéalisme : Dans la pratique, l'héritage est souvent perçu et géré comme un bien matériel (succession légale), et l'idée d'un engagement purement « actif » et « illégitime » peut sembler trop idéaliste face aux réalités juridiques et économiques.
Morale ou résumé à retenir
Le message clé est que l'héritage est un devoir, pas un acquis. Il exige une responsabilité critique. Nous ne sommes pas de simples conservateurs du passé, mais des jardiniers qui devons choisir, planter, et faire croître ce qui a de la valeur pour l'avenir. L'authenticité de notre engagement se mesure à la façon dont nous décidons de mettre en pratique les leçons et les promesses qui nous ont été transmises.
Analyse du vocabulaire et du style
- Style : Derrida utilise une rhétorique basée sur la négation (« n'est pas un bien... ») suivie d'une affirmation paradoxale (« l'héritage c'est une affirmation active... »). Cela est typique de son approche philosophique, la déconstruction, qui consiste à subvertir les oppositions binaires et les définitions établies.
- Vocabulaire : Le mot « réanimée » est fort, impliquant que l'héritage est souvent mort ou endormi et a besoin d'un souffle de vie nouveau. Les termes « actif, sélectif, affirmation » s'opposent délibérément à la passivité et à la richesse matérielle des « biens » et de la « banque ».
- Construction : La phrase principale est longue, organisée autour d'une double opposition (bien/affirmation, légitime/illégitime), menant à une conclusion qui fait le pont vers la politique, ce qui renforce l'importance de sa thèse.
Lien avec d’autres pensées
Cette réflexion s'inscrit dans la continuité de :
- Déconstruction : Le rejet de l'héritage comme structure fixe et l'appel à une lecture critique sont au cœur de la pensée déconstructive de Derrida.
- Heidegger et la tradition : L'idée que la tradition ne doit pas être un fardeau, mais une ressource à questionner pour penser l'être, fait écho aux travaux de Martin Heidegger.
- La notion de dette : La citation peut être lue à travers le prisme de la « dette » que nous avons envers les générations passées, une dette qui doit être honorée non par la simple reproduction, mais par une action transformatrice.
Origine de la citation
Cette citation est extraite de Spectres de Marx (1993), l'un des ouvrages majeurs de Jacques Derrida. Dans ce livre, Derrida examine la pertinence persistante, ou le « spectre », de la pensée de Karl Marx après la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc soviétique. La question de l'héritage y est centrale : comment hériter de la pensée de Marx sans tomber dans les dogmes ou les échecs des régimes qui s'en sont réclamés ?
Auteur de la citation
L'auteur est Jacques Derrida (1930-2004).
- Qui il est : Philosophe français d'origine algérienne.
- Sa contribution : Il est le fondateur du courant de pensée connu sous le nom de déconstruction.
- Son influence : Son travail a eu une influence considérable, notamment en philosophie continentale, en théorie littéraire, en critique culturelle et en études postcoloniales.
Contexte historique ou culturel
Le livre Spectres de Marx a été publié en 1993, une période marquée par :
- La fin de la Guerre Froide : L'effondrement de l'Union soviétique (1991) semblait marquer la « fin de l'Histoire » et le triomphe du libéralisme. Ce contexte posait la question de l'héritage des grandes idéologies du XXe siècle, dont le marxisme.
- Le Postmodernisme : La citation reflète une sensibilité postmoderne, remettant en cause les « grands récits » et les vérités héritées, et insistant sur la nécessité d'une évaluation critique et contextualisée du passé.
- L'engagement : En réaffirmant que l'engagement politique passe par l'héritage, Derrida encourage une nouvelle forme d'activisme, non pas pour un dogme révolutionnaire, mais pour les « promesses » non tenues du passé, une justice à venir.