J'ai entendu un jour à la radio: "Je suis immensément fier d'être arménien!". L'écrivain qui parlait insistait sur cet "immensément", alors qu'il s'agit de l'une des appartenances les plus malheureuses de l'Histoire contemporaine.
Obscurément, je sentais que je pénétrerais l'âme de la civilisation en maîtrisant la langue.
- Ils ne nous aiment pas, disait-il, amer.- Et toi, les aimes-tu ?- Pourquoi aimerais-je des gens qui me détestent ?- Il faut bien que quelqu'un commence !
Pour faire plaisir à mes parents. Que de fois ai-je entendu cette explication, pavillon de tous les reculs, de tous les abandons ! Aux parents, bien sûr, mais à nous-même également, à tout ce qui, en nous, nous pousse à la défaite, à la soumission !
Je me demandais ce qui, plus tard, nous serait commun. Déjà, nous n'avions ni le même physique, ni la même histoire. Lorsqu'il pourra choisir, pourquoi pencherait-il pour une nationalité mineure, une religion vaincue et des moeurs attardées ? Peut-être ne se souviendra-t-il que de sa mère et cherchera-t-il à m'oublier comme une tare familiale !
Mais la langue doit non seulement exprimer l'âme singulière de la nation, mais aussi répondre aux nécessités quotidiennes, nationales et internationales.
La lecture est probablement venue prendre place dans ces-rites de transition- du jour et de la nuit, destinés à combattre l'angoisse du soir et du néant, peut-être du rendez-vous avec l'inconscient.
Pour le colonisé, tous les Européens des colonies sont des colonisateurs de fait. Et qu'ils le veuillent ou non, ils le sont par quelque côté : par leur situation économique de privilégiés, par leur appartenance au système politique de l'oppression, par leur participation à un complexe affectif négateur du colonisé.
Le colonisé réagit en refusant en bloc tous les colonisateurs. Et même, quelques fois, tous ceux qui leur ressemblent, tout ce qui n'est pas, comme lui, opprimé.
Pour m'alléger du poids du monde, je le mis sur le papier.
S'accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement [...] s'accepter comme privilégié non légitime, c'est-à-dire comme usurpateur. L'usurpateur, certes, revendique sa place et, au besoin, la défendra par tous les moyens. Mais, il l'admet, il revendique une place usurpée. C'est dire qu'au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu'il condamne.
Certains époux ne peuvent pas s'abandonner au sommeil s'ils ne gardent pas le contact charnel avec leur conjoint. Au fond de tout cela, il s'agit de l'invincible, et très commun besoin de sécurité.
Ne se considérant pas comme un citoyen, le colonisé perd également l'espoir de voir son fils en devenir un. Bientôt, y renonçant de lui-même, il n'en forme plus le projet, l'élimine de ses ambitions paternelles, et ne lui fait aucune place dans sa pédagogie.
Mais quels privilèges, quels avantages matériels méritent que l'on perde son âme ?
Depuis l'époque où il a cessé d'ordonner, mon père n'a plus jamais su me parler.
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