Sens de la citation
Cette citation de Jean-Paul Sartre, figure majeure de l'existentialisme, affirme que la littérature et l'acte d'écrire ne sont pas des activités passives ou purement esthétiques. Écrire est un acte profond et engageant. C'est une manière d'intervenir dans le monde, d'entrer en «bataille» avec les idées, les injustices ou les situations. L'écriture est un puissant outil pour exprimer un désir de «se libérer», que ce soit d'une oppression personnelle, sociale ou métaphysique. Dès l'instant où l'on commence à écrire, que ce soit par choix («de gré») ou par nécessité intérieure ou extérieure («de force»), on ne peut plus reculer : l'écrivain est «engagé» par et dans son œuvre.
Interprétations possibles
- L'Engagement Littéraire : L'interprétation la plus directe renvoie à la théorie sartrienne de l'«littérature engagée», où l'écrivain a une responsabilité morale et politique. Il ne doit pas se contenter de décrire, mais doit prendre position pour améliorer la condition humaine.
- L'Écriture comme Acte Existentiel : L'écriture est la manifestation de la liberté. En écrivant, l'individu se choisit, se crée et s'affirme face à l'absurdité ou aux contraintes de l'existence. La liberté étant un fardeau selon Sartre, elle nous «jette» dans une situation de responsabilité.
- La Force de l'Acte Créateur : L'acte d'écrire impose une dynamique. Une fois le processus commencé, l'œuvre prend une vie propre et engage son créateur dans ses conséquences, ses interprétations et sa diffusion dans le monde.
Application dans la vie quotidienne
Bien que centrée sur l'écriture, la citation peut s'appliquer à tout acte porteur d'une signification profonde ou d'une volonté de changement :
- Engagement Personnel : Quand vous prenez une décision importante (changement de carrière, début d'un projet associatif), vous êtes «engagé» de la même manière. L'acte initial vous projette dans une nouvelle réalité et vous oblige à en assumer les conséquences et les efforts.
- Prise de Parole : S'exprimer publiquement sur un sujet sensible, poster un texte engagé en ligne, c'est aussi se jeter dans une «bataille» d'idées et chercher une forme de «libération» ou de justice.
- Responsabilité des Actes : Elle rappelle que tout acte de création ou de prise de position nous engage totalement ; il n'y a pas de neutralité possible une fois que l'on a commencé à agir ou à s'exprimer de manière significative.
Critiques ou limites
- Réduction de la Littérature : Une critique courante est que cette vision réduit la littérature à sa seule fonction politique ou sociale, en négligeant d'autres dimensions importantes comme l'esthétique pure, le divertissement, la poésie non narrative, ou l'exploration psychologique non directement militante.
- Idéalisme de l'Engagement : Tous les auteurs ne s'estiment pas «engagés» au sens sartrien. Certains écrivent pour l'art, le rêve, ou l'exploration du langage, sans intention de jeter le lecteur dans une «bataille» spécifique.
- L'Engagement Contraint : Affirmer que l'on est «engagé de force» pourrait minimiser l'autonomie et le choix libre de l'écrivain.
Morale ou résumé à retenir
La morale essentielle à retenir est que tout acte d'expression significatif est un acte de responsabilité et d'engagement. Écrire, c'est choisir de prendre part au monde. L'écrivain n'est pas un simple observateur ; il est un agent de transformation. Dès que vous commencez, vous ne pouvez plus être neutre, vous êtes «engagés».
Analyse du vocabulaire et du style
- Vocabulaire de l'Action et du Conflit : L'utilisation de termes forts comme «bataille» et «engagés» confère à l'écriture une dimension guerrière, active et décisive.
- Concept de la Liberté : Le terme «libérer» est central, caractéristique de la philosophie existentialiste de Sartre, où la liberté est à la fois une quête et une contrainte.
- Rythme Incisif : La structure de la phrase est très factuelle et déclarative, utilisant le présent de vérité générale pour énoncer un principe universel : «La littérature vous jette... écrire c'est... vous êtes engagés.»
- Dualité : L'expression «de gré ou de force» souligne l'inéluctabilité de l'engagement, qu'il soit pleinement conscient ou découlant d'une nécessité existentielle.
Lien avec d’autres pensées
- Albert Camus (son contemporain) : Camus, bien qu'en désaccord philosophique avec Sartre par la suite, partageait l'idée d'un art qui doit témoigner des souffrances et des luttes du monde.
- Victor Hugo : L'idée de l'écrivain comme «mage» ou «guide» moral, qui prend position contre les injustices, résonne avec la pensée sartrienne de l'écrivain «engagé».
- La Responsabilité Existentielle : Elle se relie au concept sartrien que «l'existence précède l'essence», ce qui signifie que nous sommes d'abord jetés dans le monde, et que c'est par nos actes (dont l'écriture) que nous nous définissons et engageons l'humanité entière.
Origine de la citation
Cette citation est extraite du texte théorique majeur de Jean-Paul Sartre sur le rôle de l'écrivain : Qu'est-ce que la littérature ? (paru initialement en plusieurs articles dans la revue Les Temps Modernes à partir de 1946 et publié en recueil en 1947). C'est dans cet essai qu'il développe le plus clairement sa doctrine de l'«engagement».
Auteur de la citation
L'auteur est Jean-Paul Sartre (1905-1980), philosophe, romancier, dramaturge et essayiste français. Il est la figure la plus emblématique de l'existentialisme athée. Ses œuvres majeures incluent La Nausée, L'Être et le Néant, et la pièce Huis Clos. Il a refusé le prix Nobel de Littérature en 1964.
Contexte historique ou culturel
La citation s'inscrit dans le contexte de l'après Seconde Guerre mondiale (années 1945-1950), période durant laquelle l'intellectuel français se sentait particulièrement responsable face aux horreurs de la guerre, de l'occupation, et de la montée des idéologies. La question de la responsabilité de l'écrivain (notamment ceux qui étaient restés silencieux ou avaient collaboré) était au cœur des débats intellectuels. Sartre et son cercle, avec la revue Les Temps Modernes, ont alors promu l'idée que l'écrivain devait s'engager activement en faveur de la liberté politique et sociale.