On peut tout se permettre avec les gros. Leur faire la morale à la cantine, les insulter s'ils grignotent dans la rue, leur donner des surnoms atroces, se foutre d'eux s'ils font du vélo, les tenir à l'écart, leur donner des conseils de régime, leur dire de se taire s'ils prennent la parole, éclater de rire s'ils avouent qu'ils aimeraient plaire à quelqu'un, les regarder en faisant la grimace quand ils arrivent quelque part. On peut les bousculer, leur pincer le bide ou leur mettre des coups de pied : personne n'interviendra. C'est peut-être à cette époque qu'elle a appris à renoncer à son genre : mâles ou femelles, les gros sont soumis à une exclusion similaire. On a le droit de les mépriser. Et s'ils se plaignent des traitements qu'on leur inflige, au fond tout le monde pense la même chose : mange moins, gros sac, tu pourras t'intégrer.
Artiste, Cinéaste, écrivaine, Parolière, Traductrice (1969 - )
Sens de la citation
Cette citation de Virginie Despentes est une dénonciation virulente et sans concession de la grossophobie, c'est-à -dire la discrimination et la violence exercées envers les personnes grosses. Elle met en lumière un phénomène social où le mépris et les mauvais traitements à l'égard des gros sont considérés comme tolérables, voire légitimes, par une large partie de la société. Le texte expose crûment la liste des humiliations et des agressions subies, allant des moqueries verbales aux violences physiques, et souligne l'absence d'intervention ou de réprobation de la part des témoins.
Interprétations possibles
- Critique sociétale : La citation peut être interprétée comme une critique acerbe des normes de beauté et de corps qui régissent notre société. Elle révèle comment le corps "hors-norme" devient un prétexte à l'exclusion et à l'avilissement.
- Universalité de la discrimination : En notant que "mâles ou femelles, les gros sont soumis à une exclusion similaire", Despentes suggère que la grossophobie transcende les questions de genre, créant une catégorie de "paria" universelle.
- Le corps comme champ de bataille politique : L'auteure, connue pour son féminisme et son engagement, utilise le corps comme lieu d'une lutte pour l'égalité et la reconnaissance, dénonçant l'hypocrisie de ceux qui prétendent à la morale tout en cautionnant l'exclusion.
- Le renoncement à soi : La phrase "C'est peut-être à cette époque qu'elle a appris à renoncer à son genre" peut être interprétée comme le renoncement à une identité ou une reconnaissance sociale "normale" suite aux rejets et aux humiliations.
Application dans la vie quotidienne
La citation invite l'internaute à :
- Remettre en question ses propres préjugés : Elle force à une introspection sur la manière dont chacun perçoit et interagit avec les personnes grosses. Êtes-vous un acteur ou un témoin silencieux de la grossophobie ?
- Reconnaître et nommer la grossophobie : Elle permet de mettre des mots sur des comportements (moqueries, conseils de régime non sollicités, regards insistants) qui sont des manifestations concrètes de cette discrimination.
- Adopter une position active : Elle encourage à ne pas laisser passer les actes de discrimination et à intervenir, rompant ainsi le silence complice que dénonce Despentes ("personne n'interviendra").
Critiques ou limites
Bien que puissante, la citation peut être perçue comme :
- Excessivement pessimiste : Elle dépeint un tableau très sombre de la société, pouvant occulter les efforts et les mouvements (comme le mouvement Body Positive) qui luttent contre cette stigmatisation.
- Unilatérale : Le texte se concentre uniquement sur la souffrance des victimes, sans explorer en profondeur les mécanismes psychologiques ou sociaux complexes qui conduisent les agresseurs à de tels comportements, même si l'objectif est avant tout de dénoncer l'oppression.
Morale ou résumé à retenir
Le message essentiel à retenir est que la grossophobie est une violence et une forme d'oppression sociale profondément enracinée et largement tolérée. Le corps d'une personne ne justifie en aucun cas le mépris, la moquerie ou l'agression. La citation appelle à une prise de conscience collective et individuelle pour mettre fin à cette discrimination, car l'unique "excuse" avancée ("mange moins, gros sac, tu pourras t'intégrer") est un renvoi de la faute sur la victime, perpétuant ainsi l'injustice.
Analyse du vocabulaire et du style
- Style : Le style est direct, cru et percutant, caractéristique de l'écriture de Virginie Despentes. Elle utilise l'énumération ("On peut tout se permettre avec les gros. Leur faire la morale... les insulter...") pour créer un effet d'accumulation et de litanie des horreurs, rendant l'étendue de la violence palpable.
- Vocabulaire : L'utilisation d'expressions triviales et violentes ("se foutre d'eux", "éclater de rire", "pincer le bide", "gros sac") sert à mimer le langage de la grossophobie. L'auteure ne cherche pas à adoucir la réalité, elle l'expose dans sa brutalité.
- Usage de "On" : Le pronom impersonnel "On" est omniprésent. Il désigne la norme, la majorité silencieuse, l'opinion publique qui cautionne ou pratique ces agissements. C'est un pronom accusateur qui met en cause l'ensemble de la société.
Lien avec d’autres pensées
Cette citation résonne fortement avec :
- Les études sur la culture du régime et la tyrannie de la minceur : Elle s'inscrit dans une critique des impératifs esthétiques modernes qui génèrent honte et exclusion.
- Les écrits sur le Body Positivity et l'acceptation de soi : Le texte est le constat amer des raisons qui ont rendu ces mouvements nécessaires.
- Les analyses sur les systèmes d'oppression : Comme d'autres formes de discrimination (racisme, sexisme), la grossophobie fonctionne par la déshumanisation et la marginalisation d'un groupe, lui retirant tout droit à la dignité et au respect.
Origine de la citation
Cette citation est tirée du roman Vernon Subutex 1, publié en 2015.
Auteur de la citation
L'auteure est Virginie Despentes (née en 1969), une écrivaine, réalisatrice et scénariste française reconnue pour son œuvre féministe radicale et sa critique sans concession des normes sociales. Parmi ses œuvres majeures, on compte Baise-moi, la trilogie Vernon Subutex et l'essai King Kong Théorie.
Contexte historique ou culturel
Le contexte de la citation est celui de la société occidentale contemporaine, marquée par :
- L'omniprésence des médias sociaux : Où la "culture du corps parfait" est constamment relayée et où le jugement sur l'apparence physique est monnaie courante.
- La marchandisation du corps : Le corps est souvent perçu comme un projet à optimiser, ce qui légitime la critique et l'intervention sur les corps jugés "défaillants" ou "paresseux" (l'idée du "mange moins").
- L'émergence des mouvements de lutte contre la grossophobie : Le roman, paru en 2015, s'inscrit dans une période où la dénonciation de la grossophobie et la demande d'inclusion des corps sont devenues des sujets de conversation publique et militante. Despentes met en mots le vécu de milliers de personnes qui subissent cette discrimination dans leur quotidien.