On ne reste pas avec un « pervers narcissique » parce qu'il alterne le chaud et le froid et qu'on est déstabilisée. On reste parce qu'il est plus brillant que tous les hommes qu'on a rencontrés, avant, et que tous les hommes qu'on rencontrera, après. On reste parce qu'on sait qu'on a de la chance de profiter de cette intelligence, de cette puissance. On reste parce qu'on sait qu'après ce genre d'homme, on s'ennuiera toujours un peu.
Artiste, Cinéaste, écrivaine, Parolière, Traductrice (1969 - )
Sens de la citation
Cette citation de Virginie Despentes offre une perspective provocatrice et controversée sur la raison pour laquelle une personne peut choisir de rester dans une relation avec un individu qualifié de « pervers narcissique ». Contrairement à l'idée reçue qui met l'accent sur les tactiques de manipulation (l'alternance du chaud et du froid) et la déstabilisation émotionnelle de la victime, Despentes suggère que la raison principale est le sentiment d'être en présence de quelqu'un d'exceptionnel. Elle insiste sur l'idée que le partenaire est perçu comme plus intelligent, plus puissant, et qu'il procure une expérience de vie ou une intensité que les autres hommes ne peuvent égaler, menant à une crainte de l'ennui futur.
Interprétations possibles
- Une rationalisation de la dépendance : L'attachement à l'intelligence et à la puissance pourrait être une forme de rationalisation pour justifier la dépendance émotionnelle ou la difficulté à quitter une relation toxique.
- La valorisation par procuration : La personne qui reste se sent valorisée et unique par le simple fait d'être choisie par un être perçu comme supérieur. Elle « profite » de cette puissance.
- La critique de la norme : Despentes pourrait critiquer l'homme « normal » qu'elle juge ennuyeux ou fade, mettant en lumière le besoin d'intensité et de stimulation intellectuelle chez certains individus.
- Une perspective non victimisante : En se focalisant sur le « choix » et l'« intérêt » (profiter de l'intelligence), la citation déplace l'attention de la pure victimisation vers une forme de participation, même si elle est destructrice.
Application dans la vie quotidienne
Cette pensée peut être appliquée pour comprendre les dynamiques complexes et souvent incomprises dans certaines relations, notamment celles avec une forte emprise psychologique. Elle invite à réfléchir sur :
- La manière dont l'admiration pour les qualités perçues (intelligence, charisme) peut primer sur la considération des comportements destructeurs.
- La peur de la solitude ou de la « banalité » après la relation, ce qui rend la rupture encore plus difficile.
- L'importance de l'estime de soi dans le choix des partenaires. Une faible estime de soi peut amener à s'accrocher à l'illusion de l'exceptionnel.
Critiques ou limites
- Minimisation de la violence : La citation peut être critiquée pour potentiellement minimiser ou romantiser l'impact de la violence psychologique et de la manipulation, en se concentrant sur les « bénéfices » perçus.
- Généralisation excessive : Elle présente une raison unique et absolue de rester (« On reste parce que... »), ignorant la complexité des facteurs (traumatisme, isolement, chantage, peur) qui maintiennent les victimes dans ces relations.
- Vision élitiste : L'accent mis sur la supériorité intellectuelle et la puissance peut paraître élitiste ou réducteur quant aux raisons de l'attirance.
- Manque de prise en compte du cycle d'abus : L'alternance du chaud et du froid est une technique de manipulation reconnue qui crée un traumatisme et une dépendance. La citation rejette ce facteur essentiel.
Morale ou résumé à retenir
Le principal enseignement à retenir est que l'attraction pour des qualités perçues comme exceptionnelles (intelligence, puissance) et la peur de l'ennui ou de la platitude de la vie future peuvent être des facteurs puissants, souvent inavoués, qui maintiennent une personne dans une relation toxique, même contre son propre bien-être. Il est crucial de se rappeler que l'intensité ne doit jamais être confondue avec le bonheur ou la bonne santé relationnelle.
Analyse du vocabulaire et du style
- Style direct et tranchant : L'auteure utilise un style très affirmatif (« On ne reste pas parce que... On reste parce que... ») qui ne laisse place à aucune nuance, typique de son écriture percutante.
- Répétition : La répétition de l'expression « On reste parce qu'il/on » crée un effet de martèlement, soulignant la force de la conviction qu'elle exprime.
- Vocabulaire de la supériorité : L'emploi des adjectifs au superlatif (« plus brillant que tous les hommes ») et des substantifs forts (« intelligence », « puissance ») dramatise la perception de l'homme en question.
- Usage des guillemets : L'usage des guillemets autour de « pervers narcissique » peut marquer une distance ou une interrogation par rapport à la dénomination courante.
Lien avec d’autres pensées
Cette citation résonne avec plusieurs idées :
- Le mythe du héros noir : L'attirance pour le « mauvais garçon » ou l'homme puissant et dominateur, présent dans la littérature et le cinéma.
- Les travaux sur l'ennui moderne : L'idée que l'on recherche des expériences extrêmes ou des relations intenses pour échapper à la monotonie de la vie contemporaine.
- La psychologie de l'attachement traumatique : Bien que Despentes le rejette, le sentiment que le partenaire est « spécial » peut aussi être une conséquence de la manipulation, où les courtes périodes de « lune de miel » (le chaud) sont vécues comme exceptionnelles après le traitement cruel (le froid).
Origine de la citation
La citation est extraite du roman Vernon Subutex 3, publié en 2017, qui est le dernier tome de la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes.
Auteur de la citation
L'auteure est Virginie Despentes (née en 1969), une écrivaine, réalisatrice et ancienne rockeuse française. Elle est célèbre pour son style cru, direct et souvent controversé, abordant des thèmes comme la sexualité, la misogynie, la violence et les marges de la société. Ses œuvres majeures incluent Baise-moi et King Kong Théorie.
Contexte historique ou culturel
La citation s'inscrit dans un contexte culturel où le terme « pervers narcissique » est devenu très répandu, souvent utilisé pour décrire des partenaires manipulateurs et destructeurs. Despentes, connue pour son anticonformisme et sa critique des normes sociales et de la psychologie de comptoir, offre ici une contre-analyse de ce phénomène. Elle remet en cause le discours dominant de la victimisation et de la pure pathologie en se positionnant du point de vue d'une forme d'attraction quasi esthétique pour la « puissance » et l'« intelligence », des valeurs qui peuvent être particulièrement recherchées ou enviées dans une société. Le roman Vernon Subutex lui-même est une chronique acerbe et contemporaine de la société française des années 2010.