Sens de la citation
Cette célèbre formule de Georges Clemenceau exprime un profond scepticisme quant à l'efficacité et à la véritable intention derrière la création de commissions ou de comités consultatifs dans l'administration ou la politique. Elle suggère que, bien souvent, l'objectif n'est pas de faciliter ou d'accélérer la prise de décision, mais au contraire de la retarder indéfiniment, de l'éviter, ou même de la faire oublier. La commission devient alors un outil dilatoire, un moyen de "mettre sous le tapis" un problème ou une initiative qu'on ne souhaite pas traiter directement.
Interprétations possibles
- L'inaction délibérée : La commission est un moyen poli de ne rien faire, de gagner du temps ou d'attendre que le problème se résolve (ou s'aggrave) de lui-même.
- La dilution de la responsabilité : En confiant une décision délicate à un groupe, le responsable initial (ministre, chef d'entreprise, etc.) se décharge de la responsabilité en cas d'échec ou de choix impopulaire.
- La recherche de consensus illusoire : On crée une commission avec des membres aux opinions divergentes, sachant pertinemment qu'ils ne parviendront jamais à une recommandation unanime ou audacieuse, garantissant ainsi l'immobilisme.
- Le contournement d'une décision impopulaire : Si l'on sait qu'une décision est nécessaire mais politiquement coûteuse, on l'envoie à une commission pour éviter d'en assumer la paternité immédiate.
Application dans la vie quotidienne
Bien que d'origine politique, cette pensée trouve un écho dans de nombreux contextes :
- En entreprise : Face à un projet risqué ou coûteux que l'on ne veut pas rejeter frontalement, on crée un "comité d'étude" ou un "groupe de travail ad-hoc" dont on sait qu'il mettra des mois à rendre un rapport volumineux et non concluant.
- Dans la vie associative : Lorsqu'un sujet conflictuel est soulevé (ex. : la révision des statuts), on propose de le confier à une "commission de réflexion" pour désamorcer la tension immédiate et reporter l'affrontement.
- Dans la vie personnelle (par analogie) : Lorsque vous ne voulez pas faire face à un problème (ex. : trier vos papiers administratifs), vous pourriez dire que vous allez le "mettre sur la pile des choses à regarder plus tard", une forme de report indéfini similaire à l'idée de la commission.
Critiques ou limites
- L'utilité réelle des commissions : Toutes les commissions ne sont pas des outils d'enterrement. Beaucoup sont créées par nécessité pour réunir des experts, consulter différentes parties prenantes, effectuer des enquêtes approfondies et produire des analyses complexes indispensables à une bonne décision.
- Le rôle consultatif : Une commission est, par définition, consultative. Si la décision est "enterrée", c'est finalement la volonté politique (ou managériale) de celui qui a commandé le rapport qui en est responsable, pas la commission elle-même.
- Le cynisme : La citation, bien que percutante, est profondément cynique et nie la possibilité d'un travail collectif désintéressé et constructif.
Morale ou résumé à retenir
Méfiez-vous des structures et des processus dont le principal effet est de ralentir l'action. La création d'une commission est souvent, dans le monde politique et administratif, un signal d'alarme : elle peut masquer une volonté d'inaction ou un désir d'éviter la confrontation. L'action et la responsabilité directe sont souvent les voies les plus claires pour aboutir.
Analyse du vocabulaire et du style
- Style : La formule est d'une concision et d'une force remarquables, typiques des maximes politiques. Elle utilise une structure simple "Quand on veut X, on fait Y", qui lui donne un air de vérité générale et intemporelle.
- Vocabulaire : Le terme "enterrer" est particulièrement fort. Il connote l'idée de mort définitive, de disparition totale et intentionnelle, bien plus qu'un simple report. Le terme "commission" est neutre et administratif, créant un contraste saisissant avec l'action radicale de l'enterrer.
- Impact : La citation est percutante et facilement mémorisable, ce qui explique sa longévité et son succès.
Lien avec d’autres pensées
Cette idée se rapproche d'autres maximes sur la bureaucratie et l'inaction :
- L'expression courante "C'est la montagne qui accouche d'une souris" (beaucoup d'efforts et de processus pour un résultat insignifiant).
- Le concept de la bureaucratie comme fin en soi, où le processus (la commission) devient plus important que le résultat (la décision).
- La célèbre Loi de Parkinson, qui postule notamment que "le travail s'étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement". Ici, la création de la commission est l'occupation qui remplace l'achèvement de la décision.
Origine de la citation
La citation est attribuée à Georges Clemenceau. Il est cependant difficile de dater précisément quand et dans quel contexte exact il l'a prononcée. Comme beaucoup de ses bons mots, il s'agit probablement d'une phrase forgée ou répétée à plusieurs reprises au gré de ses expériences politiques et de son tempérament critique envers les lourdeurs administratives.
Auteur de la citation
L'auteur est Georges Clemenceau (1841–1929), homme politique français majeur de la Troisième République. Surnommé "Le Tigre" ou "Père la Victoire", il fut Président du Conseil (chef du gouvernement) à deux reprises, notamment pendant la Première Guerre mondiale. Il était célèbre pour son franc-parler, son sens de la formule et son pragmatisme, qui se manifestait par une aversion pour l'immobilisme et les compromis mous.
Contexte historique ou culturel
La citation trouve son ancrage dans la réalité de la Troisième République française, une période marquée par une instabilité gouvernementale relative et une administration parfois jugée lente et excessivement bureaucratique. L'appareil d'État français est réputé pour sa tendance à nommer des commissions et des hauts fonctionnaires pour étudier les problèmes avant de prendre des mesures. Clemenceau, en tant qu'homme d'action qui devait prendre des décisions rapides et souvent impopulaires, notamment en temps de guerre, a exprimé à travers cette phrase son exaspération face à cette culture du report et de la prudence excessive.