Sens de la citation
Cette citation d'Honoré de Balzac signifie que l'homme a une aversion profonde et instinctive pour la pitié qu'on lui témoigne. Ce sentiment est d'autant plus insupportable et humiliant qu'il est, selon lui, mérité. La pitié est perçue comme un signe d'infériorité, de faiblesse irrémédiable, ou d'échec personnel, qui vient enfoncer l'individu dans sa misère.
Interprétations possibles
- L'orgueil humain : L'homme préfère la haine ou l'hostilité, qui le maintiennent en position de combat ou de résistance, à la pitié, qui le place dans une posture de passivité et de victime. Recevoir de la pitié heurte violemment son amour-propre.
- La double peine : Lorsque l'homme mérite la pitié (par exemple, suite à un échec dû à ses propres fautes ou faiblesses), la pitié vient non seulement constater son malheur, mais aussi lui rappeler la cause de ce malheur, rendant le jugement insoutenable.
- La pitié comme affaiblissement : Dans la suite souvent citée de cette phrase, Balzac oppose la pitié à la haine, qu'il qualifie de «tonique». La haine stimule la vengeance, donc l'action et la vie. La pitié, au contraire, est vue comme un facteur de démobilisation, qui «tue» ou «affaiblit encore notre faiblesse».
Application dans la vie quotidienne
- Dans le milieu professionnel, on préfère souvent une critique franche (même sévère) à un regard apitoyé sur un travail raté.
- Une personne traversant des difficultés financières ou personnelles fera souvent tout pour cacher sa situation, craignant moins le manque que le regard condescendant ou l'aide motivée par la pitié.
- L'acceptation d'une aide caritative ou d'une mendicité est souvent vécue comme une ultime humiliation, car elle est le signe visible et avoué de la déchéance et du besoin d'autrui.
Critiques ou limites
- Cette citation met l'accent sur un orgueil qui peut être destructeur. La pitié (ou l'empathie sincère) peut parfois être le point de départ d'une aide véritable et désintéressée.
- Elle généralise à «l'homme» un sentiment qui pourrait être plus caractéristique d'une culture de l'individualisme et de l'honneur, comme celle du 19e siècle.
- Il existe une distinction essentielle entre la «pitié» (souvent teintée de condescendance) et la «compassion» (souffrir avec), cette dernière étant généralement mieux acceptée. Balzac parle ici de la pitié dans son sens le plus humiliant.
Morale ou résumé à retenir
La leçon principale à retenir est que l'orgueil humain, même chez l'individu fautif, est d'une telle force qu'il ne supporte pas d'être renvoyé à sa propre faiblesse par le regard de l'autre. Il est plus facile d'assumer son échec devant une agression que devant la commisération. En d'autres termes : n'humiliez pas celui que vous aidez.
Analyse du vocabulaire et du style
- Style : La formule est percutante et définitive, typique des maximes qui parsèment l'œuvre de Balzac. Elle a une structure binaire : un sentiment (pitié) opposé à l'incapacité de l'homme à le supporter.
- Vocabulaire clé :
- «Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement» : Le superlatif insiste sur l'intensité de la douleur, plaçant la pitié au sommet des souffrances psychologiques.
- «pitié» : Le mot est fort et sans nuance positive, évoquant la tristesse face au malheur d'autrui, souvent avec une note de supériorité.
- «surtout quand il la mérite» : C'est l'élément central. Il ajoute une dimension de justice morale à l'humiliation. L'individu est confronté à la fois à son malheur et à sa responsabilité.
Lien avec d’autres pensées
- Nietzsche : Le philosophe critique fortement la pitié (qu'il nomme parfois compassion) qu'il considère comme une faiblesse, une manière de s'apitoyer sur son propre sort à travers l'autre, ou comme un frein à la volonté de puissance. La pensée de Balzac est un précurseur de cette critique de la pitié comme facteur d'abaissement.
- La Fontaine : On peut la rapprocher de la notion d'honneur ou de fierté chez certains personnages de fables, préférant la mort à l'humiliation ou à la perte de leur rang social.
Origine de la citation
Cette citation est extraite du roman La Peau de chagrin, publié par Honoré de Balzac en 1831. Elle fait partie de la préface philosophique de l'œuvre.
Auteur de la citation
L'auteur est Honoré de Balzac (1799-1850), l'un des plus grands écrivains français. Il est le père de La Comédie humaine, une vaste œuvre regroupant près de 90 romans et nouvelles, dont le but était de dépeindre la société française de son temps (première moitié du 19e siècle) et d'en analyser les mœurs et les passions humaines.
Contexte historique ou culturel
La citation s'inscrit dans le contexte du Romantisme et du Réalisme naissant du 19e siècle. C'est une période où la mobilité sociale est forte et les fortunes se font et se défont rapidement, rendant les échecs particulièrement cuisants. L'individu est au centre, avec une forte valorisation de l'ambition, de la réussite et de l'orgueil personnel. La pitié est alors perçue comme un reliquat du système caritatif ancien, humiliant pour le nouvel homme moderne, fier et individualiste, qui veut se relever seul. L'œuvre de Balzac est une exploration sociologique des forces et faiblesses, y compris l'orgueil, qui animent cette nouvelle société.