La première chose que l'indigène apprend, c'est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites; c'est pourquoi les rêves de l'indigène sont des rêves musculaires, des rêves d'action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j'éclate de rire, que je franchis le fleuve d'une enjambée, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n'arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin. Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va d'abord la manifester contre les siens. C'est la période où les nègres se bouffent entre eux et où les policiers, les juges d'instruction ne savent plus où donner de la tête devant l'étonnante criminalité nord-africaine.
Artiste, écrivain, Médecin, Psychiatre, Scientifique (1925 - 1961)
Sens de la citation
Cette citation de Frantz Fanon, issue de son œuvre majeure Les Damnés de la Terre, décrit la situation psychologique et comportementale du colonisé face au système colonial. Elle met en lumière l'intériorisation de l'oppression et les mécanismes de refoulement et de sublimation de l'agressivité qui en découlent. Le colonisé, contraint à une immobilité forcée et au respect des limites imposées par le colon, voit son désir d'action et de liberté s'exprimer dans ses rêves, qui deviennent des exutoires musculaires et agressifs (sauter, courir, grimper).
Interprétations possibles
- Le rêve comme espace de liberté : Le rêve est le seul lieu où le colonisé peut enfreindre les interdits coloniaux et vivre l'action physique et la puissance qu'il lui est refusé d'exprimer dans la réalité.
- La violence refoulée : L'agressivité engendrée par l'oppression ne peut être dirigée contre le colon. Elle est donc refoulée et, lorsqu'elle éclate, elle est souvent dirigée contre les siens, expliquant l'augmentation de la criminalité intra-communautaire dans les sociétés colonisées.
- La dénonciation du système : Fanon critique la façon dont le système colonial non seulement exploite économiquement, mais mutile psychologiquement l'individu en le réduisant à une existence limitée et réprimée.
Application dans la vie quotidienne
Bien que le contexte soit celui de la colonisation, cette analyse peut s'appliquer à toute situation d'oppression ou de domination où un groupe ou un individu est contraint à l'immobilité ou à la soumission. On peut y voir :
- La manifestation de la colère sociale : Lorsque l'agressivité ne peut s'exprimer directement contre la source de l'injustice (un employeur abusif, un système politique), elle se retourne parfois contre l'entourage ou se manifeste par des comportements autodestructeurs.
- Le besoin d'évasion : L'utilisation du sport, des jeux vidéo d'action, ou de l'imaginaire comme moyens de "décharger" une tension ou une frustration accumulée, lorsque l'action concrète est impossible.
Critiques ou limites
- Généralisation : Certains pourraient considérer que cette analyse généralise la réaction psychologique de tous les colonisés, alors que les réactions individuelles à l'oppression peuvent être diverses (résistance non-violente, dépression, etc.).
- Simplification de la violence : L'idée que toute la violence intra-communautaire est une simple déviation de l'agressivité anti-coloniale pourrait être considérée comme une simplification. Les facteurs socio-économiques et historiques sont également cruciaux.
Morale ou résumé à retenir
Le principal enseignement est que l'oppression physique mène inévitablement à un refoulement psychologique qui cherche son exutoire, souvent par des voies inattendues et destructrices. La domination ne se limite pas à l'espace physique, elle s'étend à l'espace intérieur, aux rêves, et peut générer une violence endogène (dirigée contre soi-même ou les siens) si l'agressivité ne peut être canalisée vers l'objectif légitime de la libération.
Analyse du vocabulaire et du style
Le style de Fanon est percutant et clinique, mêlant analyse psychologique et engagement politique.
- Vocabulaire médical et psychologique : Utilisation de termes comme « agressivité sédimentée », « rêves musculaires » pour donner une dimension quasi-scientifique à l'analyse du comportement.
- Images fortes et dynamiques : Les verbes d'action des rêves (« sauter », « courir », « franchis le fleuve ») contrastent puissamment avec l'immobilité et la restriction de la réalité coloniale.
- Tonalité incisive : La citation ne laisse aucune place au doute quant à l'impact destructeur de la colonisation sur la psyché. L'expression « les nègres se bouffent entre eux » est volontairement crue pour décrire la violence autodestructrice.
Lien avec d’autres pensées
Cette pensée fait écho à :
- La psychologie des profondeurs (Freud) : L'idée que l'énergie psychique refoulée cherche toujours à s'exprimer (principe de la décharge).
- La dialectique maître-esclave (Hegel) : La relation de domination qui affecte profondément l'identité du dominé. Fanon montre comment l'aliénation crée une double contrainte : rester à sa place ou devenir violent envers les siens.
- Les travaux sur la violence politique : La citation est une justification psychologique et philosophique de la nécessité pour le colonisé de transformer cette violence "déviée" en violence révolutionnaire dirigée contre le colonisateur pour se libérer.
Origine de la citation
Cette citation est extraite de l'ouvrage fondamental de Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, publié en 1961. L'œuvre est considérée comme l'un des textes théoriques majeurs des mouvements de libération nationale.
Auteur de la citation
L'auteur est Frantz Fanon (1925-1961).
- Il était un psychiatre, un écrivain et un essayiste français originaire de la Martinique.
- Il est devenu l'une des figures majeures de la pensée tiers-mondiste et de la décolonisation, analysant les effets psychologiques de la colonisation et la nécessité de la violence révolutionnaire comme acte de libération et de restauration de la dignité.
Contexte historique ou culturel
Le livre Les Damnés de la Terre a été écrit à la fin des années 1950 et au début des années 1960, en pleine période des guerres de décolonisation, notamment celle de l'Algérie, où Fanon a exercé et s'est engagé. Le contexte est celui des empires coloniaux qui s'effondrent sous la pression des mouvements nationalistes. Fanon analyse ici l'effet de la domination coloniale sur le colonisé, en s'appuyant sur son expérience clinique en tant que psychiatre en Algérie, observant les troubles psychologiques générés par l'oppression et la guerre.