Le récit est présent dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les sociétés ; le récit commence avec l'histoire même de l'humanité ; il n'y a pas, il n'y a jamais eu nulle part aucun peuple sans récit ; toutes les classes, tous les groupes humains ont leurs récits, et bien souvent ces récits sont goûtés en commun par des hommes de culture différentes, voire opposées : le récit se moque de la bonne et de la mauvaise littérature : international, transhistorique, transculturel, le récit est là, comme la vie.
Critique, Géologue, Journaliste, Scientifique, Sismologue (1915 - 1980)
Sens de la citation
Cette célèbre citation de Roland Barthes souligne l'omniprésence et la permanence du récit dans l'expérience humaine. Pour Barthes, le récit n'est pas un simple genre littéraire, mais une structure fondamentale qui traverse le temps, les cultures, et les classes sociales. Il est présenté comme une nécessité vitale, une composante aussi essentielle à l'humanité que la vie elle-même.
Interprétations possibles
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Le récit comme structure cognitive universelle : Le besoin de raconter et de se raconter est peut-être une manière pour l'esprit humain d'organiser et de donner du sens au chaos du réel.
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Le récit comme lien social et culturel : En étant "goûté en commun", le récit crée du lien, transmet des valeurs, et assure la cohésion des groupes humains, même ceux aux cultures "différentes, voire opposées".
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Indépendance du récit par rapport à la valeur esthétique : L'affirmation que "le récit se moque de la bonne et de la mauvaise littérature" suggère que sa fonction est avant tout structurelle et anthropologique, dépassant les jugements de goût ou les critères académiques. Un mythe ou une blague remplit la même fonction narrative qu'un roman primé.
Application dans la vie quotidienne
Vous rencontrez le récit partout :
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Dans vos conversations quotidiennes : vous racontez votre journée, une anecdote, une expérience.
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Dans les médias et l'information : un reportage journalistique est une mise en récit des événements.
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Dans la publicité : les marques utilisent des histoires pour vendre leurs produits.
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Dans vos rêves et vos souvenirs : votre mémoire organise les événements passés sous forme narrative.
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Dans votre identité personnelle : vous vous définissez par l'histoire que vous vous construisez de votre propre vie.
Critiques ou limites
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Généralisation excessive : Certains pourraient juger que l'affirmation de l'universalité du récit est trop radicale, ignorant des formes de communication non narratives (comme la pure description, les listes, les modes d'emploi, ou certaines formes de poésie moderne).
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Risque d'uniformisation : En insistant sur la structure universelle du récit, on risque de minimiser les différences essentielles entre les types de récits (mythes, épopées, romans, actualités, etc.) et leurs fonctions spécifiques.
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Vision trop positive : Barthes se concentre sur la fonction structurante du récit, mais il ne mentionne pas explicitement les dangers de la narration, comme la manipulation (propagande, fake news) qui utilise la force du récit pour tromper.
Morale ou résumé à retenir
Le message clé de Roland Barthes est que le récit est une force de vie, un besoin fondamental, universel et intemporel de l'humanité, qui est bien plus vaste et essentiel que la seule catégorie de la littérature. Il nous rappelle que nous sommes tous des conteurs et des auditeurs, car c'est par le récit que nous donnons forme et sens à notre existence.
Analyse du vocabulaire et du style
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Rythme et amplification : La citation utilise une accumulation ("dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les sociétés") et des anaphores (répétition de "le récit") pour créer un effet d'insistance et d'universalité totale.
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Vocabulaire de l'universalité : L'emploi des adjectifs comme "international, transhistorique, transculturel" est très fort et technique, soulignant la portée analytique du propos.
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Métaphore de la vie : La formule finale "le récit est là , comme la vie" est une comparaison qui confère au récit un statut d'entité organique, naturelle et indiscutable.
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Expression clé : La phrase "le récit se moque de la bonne et de la mauvaise littérature" est une personnification frappante qui exprime l'idée que l'essence du récit échappe aux jugements de valeur esthétique.
Lien avec d’autres pensées
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Structuralisme : Cette citation s'inscrit pleinement dans le courant structuraliste, dont Barthes fut une figure majeure. Le structuralisme cherche à identifier les structures profondes et universelles (comme ici la structure narrative) qui sous-tendent la diversité des manifestations culturelles.
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Poétique (Aristote) : Elle fait écho à la longue tradition philosophique qui, depuis Aristote (dans sa Poétique), voit la mimesis (l'imitation ou la représentation d'actions) comme essentielle à l'art et à la compréhension humaine.
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Narratologie : Barthes est un pionnier de la narratologie, la théorie du récit. Cette citation sert souvent de préambule à l'étude des formes narratives, comme le feront d'autres théoriciens tels que Gérard Genette ou Tzvetan Todorov.
Origine de la citation
Cette citation est tirée de l'essai fondamental de Roland Barthes intitulé Introduction à l'analyse structurale des récits, publié initialement dans la revue Communications en 1966.
Auteur de la citation
L'auteur est Roland Barthes (1915-1980), écrivain, critique littéraire, sémiologue et philosophe français. Il est l'une des figures intellectuelles majeures de la seconde moitié du XXe siècle, notamment connu pour ses travaux sur la sémiologie (l'étude des signes et des significations) et l'analyse de la culture populaire (Mythologies).
Contexte historique ou culturel
L'essai a été écrit au milieu des années 1960, une période d'effervescence intellectuelle en France, marquée par la domination du structuralisme. Après la guerre, les penseurs cherchaient à dépasser l'existentialisme et l'humanisme en privilégiant l'étude des structures linguistiques et culturelles anonymes plutôt que l'individu créateur. Barthes, dans cet essai, cherche à dégager la grammaire universelle du récit, prouvant qu'il existe une logique commune à tous les récits du monde, du mythe aborigène au roman contemporain, en passant par le film ou le fait divers. C'est une démarche scientifique appliquée à un objet culturel.