Je suis terriblement choqué par les gens qui vous disent qu'on est libre, que le bonheur se décide, que c'est un choix moral. Les professeurs d'allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d'accord, c'est un péché, c'est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c'est comme entre les pauvres et les riches, c'est comme la lutte des classes, on sait qu'il y a des pauvres qui s'en sortent mais la plupart, non, ne s'en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c'est comme dire à un affamé qu'il n'a qu'à manger de la brioche.
Artiste, Cinéaste, écrivain, Romancier, Scénariste (1957 - )
Sens de la citation
Cette citation d'Emmanuel Carrère exprime un profond rejet de l'injonction au bonheur et de la psychologie positive simpliste. Elle dénonce l'idée que le bonheur serait un simple choix moral ou une décision personnelle, accessible à tous par la seule volonté. Pour l'auteur, cette vision ignore la réalité de la souffrance intérieure profonde, telle que la mélancolie ou la dépression, qu'il compare à une condition innée, une fatalité similaire à celle d'être "né pécheur" ou "damné". En substance, la citation affirme que pour certains, le mal-être n'est pas une "faute de goût" ou une "paresse", mais une réalité structurelle contre laquelle les efforts sont souvent vains.
Interprétations possibles
- Critique de l'individualisme forcené : La citation peut être lue comme une critique d'une société qui place toute la responsabilité du bonheur sur l'individu, ignorant les déterminismes psychologiques, sociaux, ou biologiques.
- Défense de la légitimité de la souffrance : Elle valide l'expérience de ceux qui sont affectés par des troubles de l'humeur, en s'opposant à ceux qui minimisent cette souffrance en la ramenant à un manque de courage ou d'effort.
- Métaphore de la lutte des classes : La comparaison entre le noyau fissuré/non fissuré et la lutte des classes (pauvres/riches) suggère que l'accès au bien-être psychologique est inégalement réparti, n'étant pas seulement une question de mérite personnel mais de condition initiale.
- Référence théologique : L'utilisation des termes "péché mortel", "pécheurs", et "damnés" confère au mal-être une dimension tragique et quasi-métaphysique, soulignant son caractère inexorable.
Application dans la vie quotidienne
Dans la vie quotidienne, cette pensée invite à une plus grande empathie et compréhension envers les personnes qui luttent contre la dépression ou la mélancolie. Elle incite à :
- Éviter les jugements hâtifs : Ne pas dire à quelqu'un qui souffre qu'il "n'a qu'à se ressaisir" ou "choisir d'être heureux".
- Reconnaître la complexité du mal-être : Admettre que le bien-être psychologique n'est pas toujours une simple affaire de volonté.
- Promouvoir le soutien plutôt que l'injonction : Offrir une aide concrète ou professionnelle plutôt que de donner des leçons de morale sur le bonheur.
Critiques ou limites
Bien que puissante, la citation peut soulever des critiques ou montrer certaines limites :
- Vision trop déterministe : L'idée que certains "naissent damnés" pourrait être perçue comme une vision excessivement fataliste, potentiellement décourageante pour ceux qui cherchent à s'en sortir.
- Minimisation de l'impact de l'action : Elle pourrait être critiquée pour ne pas assez valoriser le rôle de la thérapie, des traitements, et de l'effort personnel dans la gestion ou l'amélioration des troubles de l'humeur.
- Généralisation : Toutes les formes de tristesse ou de mélancolie ne sont pas nécessairement des "conditions" innées et inexorables ; certaines sont réactionnelles et peuvent être dépassées.
Morale ou résumé à retenir
Le message essentiel à retenir est un appel à la lucidité et à l'humilité face à la souffrance psychologique. Le bonheur n'est pas une simple commande que l'on s'adresse à soi-même. Il est cruel et vain de prêcher le bonheur comme une évidence à ceux qui luttent contre une mélancolie profonde, tout comme il est absurde de dire à un affamé qu'il n'a qu'à manger. Il faut reconnaître la souffrance avant de pouvoir la traiter.
Analyse du vocabulaire et du style
- Vocabulaire polémique et tranché : L'auteur utilise des expressions fortes comme "terriblement choqué", "faute de goût", "péché mortel", créant une opposition nette entre les "professeurs d'allégresse" et ceux qui souffrent.
- Utilisation de la métaphore et de l'analogie : Le style est marqué par deux analogies très puissantes :
- La comparaison psychologique (noyau fissuré) est mise en parallèle avec la lutte des classes (riches/pauvres) pour souligner l'inégalité de la condition.
- L'analogie finale "dire à un affamé qu'il n'a qu'à manger de la brioche" est une référence historique (souvent attribuée à Marie-Antoinette) qui illustre avec force le déni de la réalité et le cynisme involontaire des donneurs de leçons.
- Rythme et incise : La première phrase, longue et accumulative, expose avec indignation les cibles de sa critique ("les gens qui vous disent...", "Les professeurs d'allégresse pour qui...").
Lien avec d’autres pensées
Cette pensée se connecte à plusieurs courants :
- Philosophie existentielle : Elle fait écho aux penseurs qui ont exploré l'absurdité, l'angoisse et la condition humaine tragique, comme Albert Camus ou Jean-Paul Sartre, en reconnaissant l'existence d'une souffrance non choisie.
- Critique de l'injonction au bonheur : Elle s'inscrit dans le sillage de sociologues et philosophes contemporains qui dénoncent la tyrannie de la positivité obligatoire et l'impératif d'être heureux, comme Eva Illouz ou Pascal Bruckner.
- Littérature du mal-être : Elle rejoint les œuvres littéraires qui ont magnifié la mélancolie comme une condition profonde et sérieuse, loin d'être une simple lubie (par exemple, Baudelaire ou la tradition romantique).
Origine de la citation
La citation est extraite du livre D'autres vies que la mienne, publié en 2009 par Emmanuel Carrère.
Auteur de la citation
L'auteur est Emmanuel Carrère, écrivain, scénariste et réalisateur français, reconnu pour son œuvre souvent qualifiée d'autofiction ou de non-fiction, où il explore les limites de l'identité, de la foi, et du mal-être à travers des récits personnels et des enquêtes. Il est notamment connu pour des livres comme Limonov, Le Royaume, et Yoga.
Contexte historique ou culturel
La citation est très pertinente dans le contexte culturel occidental contemporain, marqué par :
- L'omniprésence du développement personnel et de la psychologie positive, qui tendent parfois à simplifier la complexité de l'esprit humain et à universaliser des recettes de bonheur.
- Une pression sociale et médiatique croissante pour afficher une image de réussite et de bien-être constant.
- L'essor de la notion de "résilience" qui, bien que positive, peut parfois se transformer en injonction à surmonter les épreuves sans aide extérieure et par la seule force de la volonté, occultant la maladie psychique. La citation de Carrère est une réaction vive contre cette culture de l'optimisme forcé.